1.4.14

Matin gâché

1er avril : elles sont loin les farces, mais le printemps installé fait oublier l'hiver maussade et réanime d'anciens émerveillements. Vieux et enfants partagent au moins l'attrait des bêtes, de la terre et des plantes. Avoir cette année déjà vu deux fois dans un jardin urbain un grand papillon jaune jamais vu de ma vie ressemble à une annonce de fête et la découverte hier du Bombyle à trompe et à fourrure butinant les fleurs de myosotis en vol stationnaire vaut bien tous les colibris que je n'irai jamais voir. Telle était mon humeur quand je suis sorti dans la rue, et d'autant plus grande la colère qui m'a pris.

Marchant au rythme d'un véhicule chargé du poison, combinaison blanche et masque respiratoire, un jeune homme pulvérisait un liquide désherbant le long du trottoir, et c'était comme si tout d'un coup tout était effacé, que les puissances de mort avaient repris le dessus sur les petites vies que j'aime. Je repensais à l'escouade similaire qu'un voisin absent avait commandité pour nettoyer ainsi tout son jardin en friche. J'avais seulement réussi à les empêcher d'arroser l'allée le long de notre haie.

Ce matin, j'ai eu envie, tel un reporter de guerre, de prendre des photos, et en ai  fait quelques unes, pour aussitôt réaliser que les employés municipaux à l'œuvre en étaient en fait les premières victimes, et il était trop tard pour le leur expliquer. Car il est sûr que ceux et celles qui leur donnent ce travail ou fabriquent ces toxiques ne voudraient jamais que leurs propres enfants prennent leur place. Qu'apprennent-ils aussi, supposés s'occuper d'espaces verts, de parcs et jardin ? Toujours taillant, coupant, tuant, ne connaissant que les engins à moteurs et les mots en '-cide', que sauront-ils des plantes, de leurs soins, de leurs besoins et de ce qu'elles nous apportent?

J'ai aussi pensé que madame le maire fraîchement réélue, elle qui ne semble aimer que les arbres en bacs ou récipients plastiques, voulait marquer le coup ou bien son territoire : le débarrasser de tout ce qui dépasse et pousse sans autorisation. Mais je dois malheureusement reconnaître que les municipalités précédentes ne concevaient pas autrement la propreté.

Sale est l'herbe qui pousse au bord des murs, aux bords des trottoirs ou entre deux pavés. Sales les plantes qu'on a pas achetées et qui poussent quand même.

Emballages à tout-va, plastiques dans les fossés et sur les bas-côtés, dans les branches des arbres et dans les champs, PVC indestructible à toutes les portes et fenêtres, que du propre. Même le compost distribué au sortir de l'usine de bio-méthanisation n'est pas privé d'un insidieux saupoudrage de fragments synthétiques.

De même que le liquide que le garçon masqué ne doit pas respirer, peu importe qu'ils soient ou non des perturbateurs endocriniens : ils finissent par dégrader la terre, sans qu'aucun pouvoir s'en soucie. Pourquoi payer de l'énergie humaine ? On n'en a pas idée, on nous en vend bien d'autres.

Demain n'est plus un autre jour.